• Méditations cannabiques

    Entre prohibition et enfumage, l’herbe est, comme toujours, plus verte ailleurs...

    Les vacances estivales pointant le bout de leurs tongs – encore que des Français de plus en plus nombreux s’en voient privés –, occupons-nous d’un sujet que l’on pourra taxer de secondaire, de léger, de fumeux. Il n’en cache pas moins un réel enjeu, économique, sanitaire et sociétal, qui ne mérite pas les vaines discussions menées en France.

    Pays-Bas : entre pressions européennes et internes

    « Drogue douce » : telle est la définition pleinement assumée aux Pays-Bas, quand en France le cannabis se trouve rangé, dans les manuels de prévention, aux côtés de l’héroïne et de la cocaïne, et que sur les chaînes de télévision fleurissent les idées reçues associant fumette et piquouze, consommation de cannabis et délinquance. Il est vrai que les Pays-Bas ont d’une certaine manière poussé la tolérance à l’extrême, légalisant la vente de champignons hallucinogènes et mettant – stade suprême du libéralisme – les prostituées en vitrine. Cependant, il faut avoir goûté aux terrasses des coffee-shops amstellodamois – les plus intimistes, pas les gros établissements touristiques –, avoir arpenté une heure durant les rues de Rotterdam en riant, s’être promené sans soucis le long des boulevards joint en main (alors même que la consommation en extérieur est supposément interdite) pour comprendre combien la France, en matière cannabique, fait figure de contrée arriérée.

    Pour autant, nombreuses sont les belles personnes bien pensantes désireuses de rétro-pédaler. Ainsi les Pays-Bas ont-ils subi les foudres des nations voisines, jalouses probablement de cet argument touristique de taille. La Cour européenne a accueilli très favorablement l’idée d’un « Pass Cannabis », véritable carte discriminatoire fermant la porte des coffee-shops aux étrangers. Le Guide du Routard édition 2013, peu au fait de l’actualité, n’hésite pas à mettre les visiteurs français en garde : « Attention, vous n’avez plus le droit de fumer ! » Je vous invite à aller vérifier sur place…

    Au sein même du gouvernement hollandais, il semble qu’on ne sait plus trop sur quel pied danser : la faute en incombe premièrement aux Chrétiens-démocrates et, évidemment, à l’extrême droite locale, qui réclame la fermeture de tous les coffee-shops ; ensuite, au Parti du travail (équivalent du PS) et à son système de licences controversé. En France, les pourfendeurs du cannabis sont les mêmes : M. Le Pen dénonçait en 2012 la légalisation du cannabis comme une « solution de facilité profondément dangereuse » et souhaitait une accentuation de la répression des trafiquants comme des consommateurs. On se souviendra également du tollé qui a accueilli les propos, pourtant guère audacieux, de Cécile Duflot au printemps dernier.

    France : pourquoi tant de haine ?

    Le modèle des Pays-Bas n’étant pas parfait (limites assez floues entre dépénalisation et permissivité, odeur très prégnante dans certains quartiers, possibles troubles à l’ordre public de la part d’une minorité de touristes, environ 10%, ne faisant le voyage que pour s’en mettre plein les bronches…), il conviendrait de sortir de notre propre hypocrisie pour réfléchir à un modèle spécifiquement français. Mais pour l’heure, comme c’est le cas pour nombre d’autres sujets dits sociétaux (mariage homosexuel, droit de vote des étrangers aux élections locales, droit à une fin de vie digne…), la peur et les mensonges ont la dent dure.

    Je ne ferai pas ici l’inventaire des bêtises les plus grotesques et tristement répandues, telles que « La-fumette-conduit-inexorablement-à-la-seringue » ou « Si-tu-fumes-tu-risques-de-vouloir-t’envoler-en-sautant-par-la-fenêtre ». On touche là aux légendes urbaines. Je pense d’ailleurs en lancer une sur le thème : « Si tu te branles trop, tu risques la surdité » – ah, mince… déjà fait.

    Il existe certes des problématiques physiologiques et psychologiques liées à l’abus de cannabis – c’est le lot de la majorité des produits de consommation courante. Les exagérations mentionnées ci-dessus font long feu face à l’expertise scientifique. Bien plus pertinents sont les arguments sanitaires mettant en avant la qualité du produit, la concentration de THC (substance psycho-active cannabique), les dangers du cannabis sur l’attention des jeunes élèves, etc. Or, remédie-t-on à des problèmes sanitaires en interdisant et en réprimant purement et simplement la consommation d’un produit ? Pour prendre un exemple radical, l’ouverture prochaine d’une « salle de shoot » à Paris tend à montrer que non. La bête prohibition entraînant souvent tous les méfaits de la clandestinité (achat de produits non contrôlés, dont la vente à la sauvette peut être liée au grand banditisme, économie parallèle, sans compter la culpabilisation permanente du consommateur), ces arguments peuvent facilement être retournés contre leurs auteurs.

    Une dépénalisation absolue ne saurait être envisagée actuellement ; il s’agit apparemment d’un bien trop grand pas à franchir. Néanmoins, entériner une fois pour toutes la distinction drogues dures / drogues douces, autoriser la culture à domicile et dans le cadre d’une consommation personnelle, voire ouvrir une poignée de coffee-shops-tests encadrés, permettrait d’avancer sur la voie d’un modèle progressiste français. Sur ce dernier point (les coffee-shops), on a assez répété combien l’Etat gagnerait, en cette période de prétendue crise, à l’encadrement de la vente d’un produit qui, très franchement, revient moins cher à la Secu que l’alcool ou la cigarette… Il y a là une manne financière tout de même moins risquée, à terme, que l’exploitation des gaz de schiste… Et qu’on ne m’accuse pas de bolchevisme cannabique ! N’oublions pas que les révolutions sociétales marchent main dans la main avec les révolutions sociales.

    C’est quand qu’on change ?

    Parce que ce sujet a été cent fois rebattu sans qu’aucune issue valable ne se dessine, il convient d’en parler encore et encore. Nous vivons une époque hygiéniste et dangereusement sécuritaire qui ajoute au carcan de l’austérité concrète une chape de plomb moralisatrice. Fumer avec ses potes en écoutant un vinyle indépendant ? mais c’est la porte ouverte au grand banditisme, mon vieux ! Vous seriez bien mieux devant la téloche avec une binouze bon marché. L’idée d’une « drogue récréative » douce , qui ne cause pas grande addiction physique, suffit à faire bondir les adeptes d’autres formes de dépendance beaucoup plus dangereuses. Même Jospin, pourtant peu suspect de promouvoir l’ivresse et la dépravation à outrance, avait provoqué un scandale médiatique avec cette banalité : « Fumer un joint chez soi est certainement moins dangereux que boire de l'alcool avant de conduire. » Ce à quoi l’inénarrable Christine Boutin rétorquait : « Cette mode qui est de banaliser la consommation de drogue est une irresponsabilité absolue ». Mme Boutin est très branchée, elle voit des « modes » partout…

    En France, le débat sur le cannabis, qui dure depuis au moins aussi longtemps que celui sur l’euthanasie ou le droit de vote des étrangers, apparaît désespérément figé, entravé par les idées reçues et les discours arbitraires.

    Pendant ce temps, nous sommes la première nation mondiale consommatrice de psychotropes : 1 citoyen sur 4 ! Somnifères et antidépresseurs s’arrachent tandis que le moral des Français est en berne. Dans notre sympathique hexagone, près de 11000 personnes se suicident par an. Les partis politiques traditionnels regardent ailleurs.

    L’objet de mes modestes réflexions, partagées par énormément de monde, n’est évidemment pas de booster le moral des Français avec un artifice exclusif ; je ne résiste néanmoins pas au plaisir un peu masochiste de citer cette petite provocation, émise non par une racaille hippie vautrée dans la luxure mais par le flic du coin, il y a plus de 40 ans, à Woodstock : « Si l’herbe rend les gens heureux, alors, nous devrions tous en prendre. »

    site source :http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/meditations-cannabiques-138087


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